Longtemps considérée comme un mécanisme de solidarité financière au Bénin, la tontine Adogbè s’est progressivement muée, ces dernières années, en un réseau d’escroqueries aux conséquences humaines et économiques désastreuses. Jadis outil d’entraide pour préparer les dépenses de fin d’année, elle est aujourd’hui synonyme de désillusion et de pertes considérables pour des centaines de familles.
Le principe originel de la tontine Adogbè était simple : chaque membre cotise régulièrement tout au long de l’année, avec l’espoir de recevoir en fin d’année une somme ou des biens substantiels – vivres, ustensiles, produits pour les fêtes – destinés à soulager le budget familial. Mais ce qui devait être un moment de joie devient souvent un cauchemar, car, au moment du ramassage final, certains chefs tontiniers disparaissent, laissant derrière eux des dizaines de familles ruinées.
Face à la prolifération de ces pratiques frauduleuses, le gouvernement béninois a réagi. Par un arrêté interministériel du 4 mars 2022, l’activité de collecte illégale de l’épargne appelée Adogbè a été interdite sur toute l’étendue du territoire. Toute personne ou structure souhaitant exercer ce type d’activité doit désormais se conformer aux textes en vigueur, notamment à la loi régissant les systèmes financiers décentralisés, via l’obtention d’un agrément de l’Agence nationale de surveillance des systèmes financiers décentralisés (ANSSFD) sous tutelle du ministère de l’Économie et des Finances.
Cependant, malgré ces mesures, le désordre persiste. Des structures continuent d’opérer dans l’illégalité, défiant les autorités et séduisant des épargnants par des promesses alléchantes qui s’évaporent rapidement. La pratique reste bien présente dans l’informel, certains responsables se volatilisaient littéralement avec les fonds collectés, laissant des familles sans ressources pour affronter la période festive.
Le bilan humain est lourd. En cette fin d’année, de nombreux foyers se retrouvent dans une situation dramatique : l’espoir de célébrer dignement a fait place à la désillusion, certains n’ayant plus que leurs yeux pour pleurer. L’impression domine que Adogbè a cessé d’être une tontine respectable pour devenir ce que beaucoup qualifient désormais d’Adjogbè – un regroupement de voleurs et de délinquants sans foi ni loi, qui prospèrent sur la naïveté et les sacrifices des populations.
Plusieurs cas ont d’ailleurs été portés devant la justice. À Porto-Novo, des clients ont réclamé plus de 75 millions de Fcfa à un gérant de tontine jugé à la CRIET, tandis qu’ailleurs un pasteur est poursuivi pour avoir disparu avec plus de 50 millions de Fcfa auprès de ses abonnés.
Ce constat alarmant montre que, malgré l’intention affichée des autorités de protéger les citoyens et d’assainir le secteur, les contrôles restent insuffisants et les populations continuent de tomber dans les pièges de ces collectes illégales.
L’État doit donc aller plus loin. Au-delà des textes existent déjà, il est essentiel de :
renforcer les dispositifs de surveillance et de répression contre les promoteurs illégaux ;
assurer des sanctions dissuasives pour ceux qui détournent l’épargne populaire ;
intensifier les campagnes de sensibilisation pour que les citoyens comprennent les risques liés aux tontines non reconnues.
Protéger l’épargne des populations, c’est protéger la stabilité des familles, la cohésion sociale et le tissu économique informel du pays. Sans une action ferme, concertée et continue, l’arnaque Adogbè continuera de faire des victimes, année après année, au détriment des efforts et des sacrifices des Béninois.





