Au Nigeria, le débat sur le financement public des pèlerinages religieux reprend de plus belle. Le père catholique John Chinenye Oluoma, plus connu sous le nom de Fada Oluoma, interpelle le président Bola Ahmed Tinubu sur ce qu’il considère comme une mauvaise allocation des ressources publiques. Dans une lettre ouverte rendue publique au début du mois de juin, le religieux demande la suppression des subventions accordées aux pèlerinages à La Mecque et à Jérusalem, estimant que ces dépenses ne sont plus compatibles avec les difficultés économiques que traverse le pays.
Pour le prêtre, ces financements constituent une « subvention religieuse parasite » qui grève inutilement les finances de l’État. Il invite le chef de l’État à faire preuve de la même détermination que lorsqu’il avait supprimé les subventions sur les carburants, une réforme certes impopulaire, mais présentée comme nécessaire pour redresser les finances publiques.
Cette sortie intervient dans un contexte marqué par une inflation persistante, la dépréciation continue du naira, la flambée du coût de la vie et une aggravation de la pauvreté qui affecte des millions de Nigérians.
Pour illustrer son argumentation, Fada Oluoma recourt à une parabole. Il raconte l’histoire d’un homme pauvre qui décide d’abattre ses manguiers, pourtant source de revenus, afin de construire un lieu de prière dans l’espoir d’améliorer son sort. « Le nom de cet homme est Chrislam, et c’est votre citoyen », écrit-il avec ironie, dénonçant un pays qui, selon lui, sacrifie des investissements productifs au profit de dépenses sans retombées économiques.
Le religieux se montre particulièrement sévère à l’égard des subventions aux pèlerinages. Selon lui, ces voyages n’améliorent ni la situation économique des participants ni leur niveau de vie. Il soutient même qu’ils ne rendent pas davantage les fidèles plus vertueux, affirmant que les principaux bénéficiaires sont plutôt les compagnies aériennes, les agences de voyages et les pays d’accueil.
Les montants en jeu sont considérables. En 2024, le gouvernement fédéral avait approuvé près de 90 milliards de nairas pour soutenir le Hajj, auxquels s’étaient ajoutés environ 15 milliards de nairas mobilisés par plusieurs États fédérés, soit plus de 105 milliards de nairas pour les seuls pèlerinages musulmans. Entre 2022 et 2024, les dépenses publiques consacrées aux pèlerinages musulmans et chrétiens sont estimées à près de 120 milliards de nairas.
Malgré les critiques, le budget fédéral 2026 prévoit encore 11,5 milliards de nairas pour le fonctionnement de la National Hajj Commission of Nigeria et de la Nigerian Christian Pilgrim Commission.
Le coût individuel des pèlerinages témoigne également de l’importance des sommes mobilisées. Un voyage à La Mecque revient aujourd’hui entre 7,5 et 8 millions de nairas par pèlerin, tandis qu’un pèlerinage chrétien en Terre sainte coûte en moyenne près de 3 millions de nairas par participant.
Pour Fada Oluoma, ces ressources pourraient être redirigées vers des secteurs essentiels comme l’éducation, la santé, les infrastructures ou encore l’accès à l’électricité, dont les retombées seraient, selon lui, bien plus bénéfiques pour la population.
Le prêtre propose également la création d’une commission nationale interreligieuse chargée de promouvoir le dialogue entre les différentes confessions. Une telle structure, estime-t-il, coûterait beaucoup moins cher que les subventions actuelles tout en contribuant davantage à la cohésion nationale et à la paix sociale.
Au-delà de la question budgétaire, cette prise de position relance le débat sur la laïcité de l’État nigérian. La Constitution de 1999 interdit pourtant à la Fédération d’adopter une religion officielle. Toutefois, l’existence d’organismes publics chargés de l’organisation et du financement des pèlerinages continue d’alimenter les controverses.
Pour les défenseurs du système actuel, ces dispositifs reflètent simplement l’importance de la religion dans la société nigériane. À l’inverse, leurs détracteurs y voient une entorse au principe de neutralité de l’État et une utilisation discutable des deniers publics dans un pays confronté à d’immenses défis économiques et sociaux.
En appelant le président Tinubu à mettre fin aux subventions religieuses, Fada Oluoma remet sur la table une question aussi sensible que fondamentale : celle des priorités budgétaires du Nigeria. Son plaidoyer ravive le débat sur la place de la religion dans l’action publique et sur la nécessité d’orienter davantage les ressources de l’État vers les secteurs susceptibles de stimuler durablement le développement du pays.



