Six jours après les élections communales et législatives du dimanche 11 janvier 2026, la Commission électorale nationale autonome (CENA) demeure étrangement muette. Ni grandes tendances, ni résultats provisoires. Un silence prolongé, inhabituel dans l’histoire électorale récente du Bénin, qui fait peser de lourdes menaces sur la confiance démocratique, la stabilité politique et la crédibilité des institutions.
Une attente qui vire à l’inquiétude
L’« accouchement » devient laborieux pour l’institution en charge de l’organisation des élections. À ce jour, aucune explication claire, précise et convaincante n’a été fournie pour justifier ce retard. Pourtant, le calendrier électoral est formel : la Cour constitutionnelle n’attend que la publication des grandes tendances par la CENA pour enclencher la proclamation des résultats définitifs, notamment pour les législatives.
Ce retard n’est donc pas anodin. Il bloque toute la chaîne institutionnelle et entretient un malaise grandissant dans l’opinion. La situation a atteint un point critique dans la nuit de vendredi à ce samedi, lorsque la presse nationale, mobilisée au siège de la CENA, a passé une nuit blanche dans l’attente des annonces promises. En vain. Les journalistes sont repartis à l’aube, bredouilles, n’ayant « attendu que Godot », selon l’expression consacrée.
- Une méfiance politique qui s’aggrave
L’absence prolongée de communication officielle nourrit un climat de méfiance entre les acteurs politiques. Alors que la CENA avait laissé entendre que les grandes tendances seraient disponibles autour du 14 ou du 15 janvier, ces échéances sont désormais dépassées sans la moindre note explicative.
Dans ce flou, les états-majors politiques s’agitent. L’opposition, notamment le parti Les Démocrates, évoque des « irrégularités graves » et considère que le retard dépasse largement une simple difficulté technique pour prendre une coloration politique inquiétante. À l’inverse, dans les rangs de la mouvance présidentielle, des soupçons de manipulation ou de réajustement des chiffres circulent également, parfois à mots couverts, parfois ouvertement.
Ce climat de suspicion fragilise dangereusement l’image de neutralité de la CENA et remet en cause la transparence du processus électoral. Pour de nombreux citoyens, l’opacité actuelle alimente la crainte que la volonté populaire exprimée dans les urnes soit reléguée au second plan.
- Une opinion publique plongée dans l’incertitude
Sur le terrain, l’impact est immédiat. Partout au Bénin, les électeurs expriment leur lassitude et leur frustration. Après avoir accompli leur devoir civique dans le calme et la discipline, ils s’attendaient à un verdict rapide, conforme aux usages démocratiques.
Le silence institutionnel a ouvert un dangereux vide informationnel. En l’absence de chiffres officiels, les réseaux sociaux se transforment en tribunaux improvisés où circulent des « résultats non officiels », des tableaux fantaisistes et des interprétations partisanes. La rumeur prospère là où l’information officielle fait défaut.
- Des risques réels de tensions sociales et politiques
Ce retard prolongé accroît mécaniquement les risques de tensions sociales. Dans un pays où les élections constituent un marqueur essentiel de stabilité et de légitimité politique, toute confusion autour des résultats peut rapidement dégénérer.
Au-delà des joutes verbales entre partis, ce silence nourrit un sentiment d’injustice chez certains électeurs et militants qui se sentent méprisés ou exclus du processus. Dans un contexte aussi sensible, la situation pourrait déboucher sur des manifestations spontanées, une radicalisation du discours politique ou une polarisation accrue de l’espace public.
- Une crédibilité institutionnelle mise à rude épreuve
La CENA, pilier central de l’architecture électorale béninoise, se doit d’être au-dessus de tout soupçon. Le Code électoral prévoit clairement que les résultats provisoires doivent être suivis, dans des délais raisonnables, par la compilation et la publication des grandes tendances avant transmission à la Cour constitutionnelle.
Le non-respect apparent de ces délais fragilise la chaîne de confiance institutionnelle. Certes, des contraintes techniques peuvent survenir. Mais l’absence totale de communication devient en soi un problème majeur. À terme, ce silence risque d’éroder durablement la confiance des citoyens dans les institutions chargées de garantir la transparence et l’équité du jeu démocratique.
- Une équation politique à trois mois de la présidentielle
Le contexte rend la situation encore plus délicate. À trois mois seulement de l’élection présidentielle d’avril 2026, les résultats des communales et des législatives sont scrutés comme un baromètre politique. Ils conditionnent les alliances, les stratégies et les rapports de force à venir.
L’incertitude actuelle brouille les calculs, retarde les repositionnements et alimente l’anxiété des acteurs politiques. Elle peut soit renforcer les appels à la transparence et au dialogue, soit, à l’inverse, durcir les postures et radicaliser les discours — au détriment d’un climat politique apaisé.
La non-publication des grandes tendances six jours après le scrutin du 11 janvier 2026 n’est pas un simple contretemps administratif. Elle constitue un test grandeur nature pour la démocratie béninoise. Entre perte de confiance, tensions politiques latentes et fragilisation institutionnelle, la CENA se retrouve au cœur d’un débat national crucial.
Plus que jamais, l’institution dirigée par Sacca Lafia est attendue sur un impératif fondamental : dire la vérité des urnes, clairement, rapidement et sans équivoque. Faute de quoi, le silence actuel pourrait laisser des traces profondes dans la conscience démocratique du pays.






