À Parakou, la morgue du Centre hospitalier universitaire départemental du Borgou-Alibori (CHUD-B/A) assure une mission aussi discrète qu’essentielle. Bien loin des clichés et des préjugés qui entourent parfois les maisons mortuaires, les agents y travaillent dans la rigueur, le respect de la dignité humaine et avec de nombreuses précautions sanitaires. Immersion au cœur d’un service où la mort impose son silence, mais où le travail ne s’arrête jamais.
Au quartier Banikanni, à Parakou, le CHUD-B/A est un établissement hospitalier de référence qui assure notamment des missions de soins, de formation et de recherche. Son service de médecine légale et de thanatologie fait partie de l’organisation de l’établissement.
À l’écart des autres pavillons, au fond de l’enceinte de l’hôpital, se trouve le bloc thanatologique. À première vue, le bâtiment, peint en blanc, n’a rien de particulier. Mais franchir sa porte plonge immédiatement le visiteur dans une atmosphère radicalement différente de celle des autres services hospitaliers.
Ici, les cris des patients et le mouvement habituel d’un hôpital cèdent la place au silence. Le lieu est marqué par la retenue, le recueillement et surtout par une exigence permanente : assurer aux personnes décédées un traitement digne jusqu’à leur remise aux familles.
Un parcours réglé dès l’arrivée du corps
À l’entrée du bâtiment, un couloir conduit vers les différents espaces de la morgue. Les corps y sont réceptionnés, identifiés et pris en charge avant leur conservation.
Au cœur du dispositif se trouve la cellule réfrigérée. Son fonctionnement repose sur le maintien des corps dans des conditions adaptées à leur conservation. À proximité, un espace est consacré aux soins et à l’entretien des dépouilles. Lavabo, produits d’entretien, équipements de protection, civière et chariot de transport font partie du matériel utilisé quotidiennement par les agents.
Un autre espace est réservé à l’habillage et à la préparation des corps avant leur restitution aux familles. Les cercueils peuvent également y être entreposés et une table sert notamment à la préparation des défunts.
Dans cet environnement particulier, des produits destinés à limiter les odeurs sont également utilisés. Tout est pensé pour permettre aux agents d’accomplir leur travail dans des conditions aussi dignes et hygiéniques que possible.
« On nous appelle et on va chercher le corps »
Depuis plusieurs années, Rufin Hountchonou, thanatopracteur au CHUD-B/A, travaille dans ce service. Rencontré le mercredi 12 août 2026 à la maison mortuaire de l’établissement, il explique que le rôle de l’équipe commence bien avant l’installation du corps dans la cellule réfrigérée.
« Nous sommes là. S’il y a des décès dans les pavillons, dans les services comme la médecine, les urgences et autres, on nous appelle et on va chercher le corps. On fait l’entretien du corps, tous les soins qu’il faut et on le met dans la cellule réfrigérée. On assure son contrôle jusqu’à son retrait », explique-t-il.
La morgue ne constitue donc pas uniquement un lieu de conservation. Elle intervient dans toute une chaîne de prise en charge, depuis le transfert du corps jusqu’à sa remise aux ayants droit, conformément aux procédures établies.
Des corps provenant de plusieurs horizons
Contrairement à une idée répandue, la morgue du CHUD-B/A ne reçoit pas uniquement les personnes décédées dans les différents services de l’hôpital.
Selon Rufin Hountchonou, des corps peuvent également provenir de Parakou et de plusieurs localités environnantes. Il cite notamment Bembèrèkè, Kandi, N’Dali, Kalalé et Kilibo.
Certains arrivent à la suite d’accidents de la circulation. Dans d’autres situations, les sapeurs-pompiers ou les forces de sécurité peuvent être amenés à transférer des corps vers la morgue.
Les cas de personnes non identifiées, de personnes décédées dans des circonstances nécessitant l’intervention de la justice ou encore les corps abandonnés font l’objet de procédures particulières.
« Il y a des accidentés qu’on retrouve sur la voie, les sapeurs-pompiers les amènent. La Police républicaine aussi amène les corps dans certains cas. Ce sont parfois des inconnus et ils sont reçus après un registre bien clair », détaille le thanatopracteur.
Identification et formalités : une étape cruciale
La gestion d’un corps ne se fait pas sans formalités. Lorsqu’une famille souhaite déposer un défunt à la morgue, plusieurs informations doivent être enregistrées afin de garantir son identification et d’éviter toute confusion au moment du retrait.
Le nom et les prénoms du défunt sont notamment consignés avec précision. Cette procédure est particulièrement importante dans un environnement où plusieurs corps peuvent être conservés simultanément.
Des produits nécessaires aux soins et à la conservation peuvent également être prescrits aux familles. Après les formalités et le règlement des frais correspondants, le corps est préparé avant d’être placé dans la cellule réfrigérée.
La durée de conservation constitue également un élément important dans la prise en charge. Les familles doivent informer la morgue suffisamment tôt avant le retrait du corps et s’acquitter des frais correspondant à la durée de séjour.
Pour les corps relevant de la justice, les personnes non identifiées ou certains cas sociaux, la procédure est différente. Le thanatopracteur précise que ces situations sont notamment suivies dans le cadre des réquisitions et instructions des autorités judiciaires, avec une traçabilité administrative.
Un métier difficile, mais assumé avec sérénité
Travailler quotidiennement au contact des morts n’est pas une activité ordinaire. Pourtant, Rufin Hountchonou assure avoir choisi ce métier sans appréhension particulière.
« Pour moi, ce métier n’est pas stressant. Je suis à l’aise et je fais mon travail comme cela se doit », confie-t-il.
Derrière cette apparente sérénité se cache toutefois une réalité professionnelle exigeante. Les agents de morgue sont exposés à différents risques, notamment biologiques, et doivent appliquer des mesures de protection strictes.
« On ne sait pas toujours la cause de la mort de toutes ces personnes, donc on se protège bien pour éviter d’être atteint par des infections. Nous sommes exposés à des maladies de toute sorte, à nous de prendre toutes les dispositions possibles pour les éviter », explique-t-il.
Une vigilance encore plus importante, selon lui, lorsqu’il s’agit de corps non identifiés ou de personnes décédées dans des circonstances particulières.
Les préjugés autour des morgues
Comme dans de nombreux environnements liés à la mort, la morgue est entourée de nombreuses croyances et rumeurs. Parmi les plus sensibles figurent les accusations d’éventuels prélèvements clandestins d’organes.
Sur ce point, Rufin Hountchonou se montre catégorique. Il affirme n’avoir jamais constaté de telles pratiques au sein de la morgue du CHUD-B/A et invite toute personne qui formulerait une accusation de cette nature à en apporter les preuves.
« Qui fait l’éloge d’enlèvement d’organe dans cette morgue doit être prêt à se justifier et moi personnellement je suis prêt à répondre à ce sujet devant la justice. Aucune chose pareille n’est observée ici », soutient-il.
Ces propos constituent le témoignage d’un agent sur les pratiques qu’il dit avoir observées dans son service et ne sauraient, à eux seuls, établir une conclusion générale sur d’autres établissements.
La dignité des morts, une responsabilité collective
Au-delà des équipements et des procédures, le fonctionnement d’une morgue repose aussi sur la collaboration avec les familles. Les agents appellent notamment les proches des défunts à respecter les formalités, les délais et les exigences relatives à la conservation des corps.
Dans cet univers où la mort est omniprésente, la mission des thanatopracteurs reste pourtant profondément humaine. Ils travaillent dans l’ombre pour permettre aux familles de retrouver leurs proches dans des conditions respectueuses.
Le bloc thanatologique du CHUD-B/A apparaît ainsi comme un maillon essentiel de la chaîne hospitalière. Un service discret, souvent méconnu, mais indispensable à la prise en charge des défunts.
Derrière les portes de cette maison mortuaire, il n’y a donc pas seulement le silence de la mort. Il y a aussi des hommes et des femmes qui travaillent, nettoient, préparent, identifient, conservent et veillent, avec pour exigence première le respect de la dignité de ceux qui ne peuvent plus parler.
Dans une société où la mort demeure souvent entourée de peur, de tabous et de préjugés, mieux comprendre le travail des agents de morgue permet aussi de rappeler une évidence : la dignité humaine ne s’arrête pas avec le dernier souffle.



